LA TRISTE EXISTENCE DE LEON LE COCHON


Je suis à l'abattoir et je vais bientôt mourir. Déjà, quelques-uns de mes compagnons de voyage ont été dirigés vers la chaîne d'abattage et je n'ai plus beaucoup de temps pour vous raconter ma triste vie de cochon.
 

SIDONIE, MA MERE

Je me nomme Léon et ma mère s'appelle Sidonie. Je n'ai pas eu une existence heureuse mais la sienne fut pire. Reproductrice, elle a toujours été considérée "comme une vivante machine à produire des saucisses" ainsi qu'elle entendit une fois le fermier le reconnaître froidement.
 

LA GESTATION

Elle n'a connu que l'insémination artificielle, privée des contacts si naturels avec les autres individus de son espèce si l'on excepte ses porcelets.

Stalles de truies Puis elle a été envoyée pendant quatre mois, presque toute la durée de sa gestation, dans un box individuel où elle ne pouvait que se lever ou se coucher, mais pas se retourner, s'étirer ou se gratter, car elle y était enchaînée: moins on bouge, moins on dépense d'énergie et moins on a besoin de nourriture. Et comme les reproducteurs ne sont vendus pour la viande, on leur donne le minimum vital de nourriture. Elle coûte cher aux éleveurs, et ce ne sont pas eux qui ont la faim au ventre en permanence. Et tout cela dans une obscurité complète, ou presque.

 

L'ENFERMEMENT

Une semaine avant notre naissance, on l'a menée dans une petite niche de mise-bas qui comporte un étroit système métallique destiné à l'empêcher de nous écraser en se couchant, et qui nous laissait tout juste l'accès aux mamelles. Cette cage nous stressait terriblement les uns et les autres. Sidonie nous raconta comment, au moment de l'emprisonnement, elle se jetait sur ces barres d'acier et hurlait de désespoir, elle qui aurait tant voulu nous préparer un nid, comme le font les truies d'habitude; elle qui aurait fait plus de 30 km dans la nature à la veille de son accouchement pour trouver ce nid douillet. A cause de sa frustration, elle mordait le métal et tentait vainement de se libérer, au point de se faire des plaies, et elle bavait parfois avec les pupilles dilatées. Comment résister à la folie de cette impossibilité totale de se mouvoir ou d'assister ses petits à leur venue au monde ? Elle nous dit que ces barreaux perturbaient tellement les truies qu'il y avait assez souvent des porcelets mort-nés dans leurs portées.

Lors de l'allaitement, elle ne pouvait même pas s'occuper de nous comme n'importe quelle mère le fait avec ses enfants. Elle ne pouvait même pas nous voir, sauf lorsque nous nous approchions de son groin.

Pourtant cette cage n'est pas justifiée car elle ne nous aurait jamais écrasés dans des conditions normales, pas plus que, chez nos proches cousins les sangliers, une laie ne le fait avec ses marcassins. Et, avec de la place, nous savons que nous nous en serions très bien tirés.

Allaitement
Mais il n'y avait pas de place pour des raisons de "productivité", de "rendement", les fermiers ayant préféré entasser un maximum d'entre-nous dans le bâtiment.

Le sol était soit de ciment nu, soit, pour nous, un caillebotis métallique où il était plus aisé de faire disparaître nos déjections. Et les fermiers voulaient se faciliter la vie pour le nettoyage, d'où l'absence de paille qui nous aurait pourtant permis d'avoir un tout petit univers à explorer, quelque chose à mâcher et à fouiller du museau. Que c'était morne...

Comme on n'avait rien d'autre à faire, on s'est mis à se mordiller les uns les autres, surtout la queue. Mais ça n'a pas duré car quelqu'un est venu, nous a marqué les oreilles et a coupé nos petites queues, sans anesthésie. Excédé par nos cris de douleur, il nous a dit méchamment: "Et encore, vous avez de la chance parce que dans l'élevage voisin, on arrache aussi les canines pour éviter les problèmes." Il n'avait pas l'air de se rendre compte qu'il était à l'origine de tous ces problèmes-là, car, à l'état normal, nous ne sommes pas cannibales et n'avons pas une agressivité exagérée.
 

LA SEPARATION

A l'âge de trois semaines, bien trop tôt, on nous a séparé de notre mère pour toujours. Chez certains, c'était encore bien plus tôt. En fait, le sevrage ne devrait être effectué que vers six à huit semaines, mais, en se dépêchant, on arrive en deux ans à faire faire cinq portées au lieu de quatre à maman. Sidonie nous a expliqué que les humains appelaient ça "la logique du profit", celle qui fait qu'elle ne produira des porcelets que trois ou quatre ans. Déformées par les grossesses rapprochées, usée par la captivité, l'immobilité, l'ennui et la faim, elle devient vite peu productive et rejoint le circuit habituel des porcs, en direction de votre assiette via l'abattoir. En retournant vers l'insémination, ses mots d'adieu ont été: "Vous êtes sans doute une de mes dernières portées..." C'est déchirant pour une truie de se séparer si tôt de ses porcelets. Nous étions encore plus stressés sans sa présence. On nous a donné encore davantage de médicaments, notamment des antidépresseurs et des antibiotiques. En effet, nous commencions à souffrir de maladies des intestins, voire de dysenterie, et surtout d'infections pulmonaires, à cause de l'ammoniaque provenant du lisier et s'accumulant sous nos boxes. Il paraît que cela affecte aussi les humains parfois. De plus, les claires-voies en bois dont nous disposions maintenant n'étaient pas davantage confortables que les caillebotis de la "cage". Nombre de mes frères ont développé des boiteries. Mes membres se sont progressivement déformés mais j'ai eu la chance de ne pas avoir de nécroses comme d'autres.
 

L'ENGRAISSEMENT

Certains jours, un de nos compagnons mourait subitement. Le fermier disait que ces morts foudroyantes étaient dues au stress de la captivité, mais c'était plus rentable d'avoir quelques bêtes mortes que de nous donner un peu d'espace et de paille. Et les antidépresseurs reviennent moins cher. En grandissant dans ces conditions anormales, nos relations se sont détériorées: bagarres, morsures, établissement exacerbé d'une hiérarchie où les plus faibles pouvaient vite dépérir. Certains tournaient en rond, un bon nombre, moi y compris, mordaient les barreaux des petites cages collectives où on nous entassait.
 

L'ENNUI ET LA MALADIE

La monotonie de notre existence ne fut rompue que par notre castration, sans anesthésie. C'était toujours plus de stress, de cris, de bagarres... avec la même nourriture bourrée de produits chimiques pour qu'on engraisse plus vite. Quant à nos soeurs, dont on nous avait séparés, elles avaient en prime des hormones et des stéroïdes pour tenter d'augmenter le nombre de porcelets et stabiliser leur cycle de fécondité: elles étaient entrées également dans ce que l'éleveur appelait "un schéma d'exploitation", bien plus long que le nôtre; et toutes ces années en plus signifiaient bien des souffrances supplémentaires.

Dans la dernière étable, on attendait le "grand voyage", après une vingtaine de semaines d'engraissement. Moi, j'étais résigné, ayant bien compris que nous n'étions considéré que comme de la viande sur pattes, et non pas comme des êtres vivants; des "machines à transformer les granulés en jambon", disait notre éleveur. Et même si nous avions vécu en semi-liberté et non pas dans ce lugubre élevage en batterie, nous n'aurions été que des marchandises. Quand je suis arrivé dans les derniers boxes individuels où j'étais enchaîné pour atteindre une centaine de kilos, mes membres déformés me faisaient souffrir et je recommençais à tousser beaucoup avec une nouvelle infection pulmonaire. Je ne pouvais absolument pas bouger, comprenant pleinement ce que ma mère avait ressenti.
 

LE TRANSPORT

Puis vint le fameux voyage. Nous étions tous si stressé que nous avons dû irriter les camionneurs. Nous avions peur de l'inconnu, et surtout nous avions du mal à marcher après ces semaines passées enchaînés sur des lattes de bois. Très en colère, ils se sont mis à nous frapper pour nous faire sortir. Et, dans la cour, nous nous sommes bloqué devant la rampe à grimper. Nous étions affolés par tous ces cris, les nôtres et ceux des hommes qui s'excitaient contre nous. Un d'entre eux avait une borne électrique et nous l'appliqua pour nous obliger à avancer: j'ai encore très présent à l'esprit la cuisante douleur, une brûlure étrange qui a secoué tout mon corps, irradiant ma chair bien au-delà de mon anus touché directement pour ne pas abîmer ma "viande". J'ai réussi à grimper en trébuchant et, de là-haut, j'ai vu que je m'en étais encore bien tiré. En effet, Gaston, un de mes frères qui avait toujours été un souffre-douleur et un peureux, mais qu'on aimait bien quand même, s'est mis à avoir des convulsions après les chocs électriques. Il est tombé au sol, en agitant frénétiquement les pattes, puis il s'est calmé alors qu'ils le bourraient pourtant de coups de pieds. Un homme s'est approché et a dit: "Merde, je crois que le coeur vient de lâcher..." Le fermier et lui l'ont tiré un peu à l'écart, péniblement vu son poids. Bizarrement, le fermier ne s'en est pas pris au transporteur qui distribuait généreusement les décharges, mais il s'est mis à frapper Gaston à grands coups de bottes et à l'insulter: "Crevure, tu as intérêt à tenir le coup jusqu'à l'abattoir, sinon je te vendrai comme aliment pour chiens... Sale carne !"

Puis ce fut le départ, sans Gaston dont l'agonie avait pris fin avant le chargement, et une dernière pensée pour Sidonie et tous les compagnons laissés derrière, alors que s'éloignaient les hangars que nous voyions pour la première et la dernière fois. Nous étions entassés et nous avions du mal à respirer. A un moment, nous sommes passés devant une charcuterie dont la devanture était décorée de trois petits cochons propres et roses, manifestement joyeux de se faire charcuter et manger par le grand méchant homme. Nous, ça ne nous a pas fait rire... On s'est enfin arrêté contre un long bâtiment d'usine, et le déchargement a commencé, aussi brutal que la montée dans le camion. Il a fallu nous pousser rudement pour qu'on se décide à descendre.
 

LE JAMBON, C'EST NOTRE CHAIR

C'est de là que je me hâte de terminer ce récit, car je sais ne plus en avoir pour longtemps. En France, vous dévorez plus de 18 millions et demi de nos semblables chaque année. Nous sommes pourtant au moins aussi intelligents et sensibles que vos amis les chiens, les études scientifiques sur notre espèce le prouvent. Nous montrons volontiers notre caractère espiègle et affectueux à ceux d'entre-vous qui acceptent notre compagnie. Et si nous retournions à l'état sauvage, nous aurions un comportement de sanglier actif et curieux, tellement loin de l'apathie forcée à laquelle vous nous contraignez. De même, vous vous imaginez que nous sommes sales parce que certains fermiers nous imposent des conditions de vie d'où l'hygiène est absente; que d'idées reçues... Je ne vous demande qu'une chose: sachez ce que j'ai enduré avant de finir dans votre assiette, en saucisse ou en jambon, et faites-le savoir autour de vous. Dans le pire des cas, pour que nos conditions d'existence s'améliorent. Dans le meilleur, pour que vous arrêtiez de manger de la viande, notre chair, ce qui est la seule façon de mettre fin à notre martyre.
 

L'ABATTOIR

L'écoeurante odeur du sang me panique, les cris des copains, entrés avant moi, me remplissent d'effroi: je sais ce qui m'attend, ce qui nous attend tous.

Là-bas, je vois un des aide-bouchers avec de grosses pinces électriques. Il paraît qu'on va nous les appliquer de chaque côté de la tête, entre les yeux et les oreilles, et que ça va nous étourdir pour qu'on ne réalise pas ce qui se passe juste après, quand on nous tranche la gorge. Mais ça ne marche pas souvent pour diverses raisons: pas mises au bon endroit parce que les tueurs sont pressés (le rendement, encore), voltage trop faible, trop long délai qui s'écoule et nous permet de sortir de l'étourdissement avant l'égorgement... Et la mort n'arrive pas tout de suite avec la blessure fatale du couteau: pendus par une patte avec une chaîne qui nous arrache la peau, certains d'entre nous gigotent encore en perdant leur sang, jusque dans le bac d'eau bouillante avant le dépeçage. Vais-je avoir de la chance ou vont-ils me "rater" moi aussi ? Je vais le savoir sous peu car ils me poussent en avant...

Je crie, je résiste, une dernière fois...


Texte : Aequalis Animal
Photos : PETA
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