LES DROITS DE L'ANIMAL


 

Le droit à ne pas souffrir

L'antispécisme dans la pratique

Relations de la libération animale avec d'autres mouvements

Critique et avenir de l'antispécisme

Bibliographie

Organisations


Le droit à ne pas souffrir

Au cours des derniers siècles, le combat pour l'égalité des droits entre humains a considérablement progressé. La déclaration des droits de l'homme a permis de donner officiellement à chacun les mêmes droits, indépendamment de notions aussi arbitraires que la couleur de la peau, le sexe ou le degré d'intelligence.
Par contre, aucun droit n'a été reconnu officiellement aux représentants des espèces autres que l'espèce humaine. Ces êtres sont d'ailleurs intensivement exploités par les humains (à des fins très diverses, cf. les autres sections de ce web).

Le problème est que tous les animaux dotés d'un système nerveux et d'un cerveau sont, à l'instar de l'homme, capables d'endurer de la souffrance.

Or, la souffrance est toujours aussi désagréable à endurer, que l'on soit un homme, un porc ou un oiseau. La souffrance est toujours aussi abjecte quel que soit l'être qui souffre, et l'intérêt à ne pas souffrir est le même quel que soit l'être concerné.

L'égalité de l'intérêt à ne pas souffrir amena des philosophes à proposer l'établissement d'une égalité du droit à ne pas souffrir. Cette idée n'est pas récente, Jeremy Bentham écrivait déjà en 1780:

Les français ont déjà réalisé que la peau foncée n'est pas une raison pour abandonner sans recours un être humain aux caprices d'un persécuteur. Peut-être finira-t-on un jour par s'apercevoir que le nombre de jambes, la pilosité de la peau ou l'extrémité de l'os sacrum sont des raisons tout aussi insuffisantes d'abandonner une créature sensible au même sort. [..]
La question n'est pas: "Peuvent-ils raisonner ?" ni "Peuvent-ils parler ?" mais "Peuvent-ils souffrir ?"

L'idée de base était lancée pour une théorie de l'égalité animale, qui fut reprise plus tard par d'autres philosophes, au premier rang desquels Henry Salt (mais aussi, en France, André Géraud). Pourtant, il fallut attendre la fin du XXème siècle pour qu'un autre philosophe, Peter Singer, mette au point une théorie complète de l'égalité animale et en demande l'application. Ainsi sont nés les mouvements dits de "Libération Animale", dont on peut considérer que la naissance coïncide avec la parution du livre "Animal Liberation", de Singer, en 1975.

Ce livre a été un best-seller mondial, traduit dans les principales langues actuelles. La version française a été publiée seulement en 1993 par Grasset, et correspond à la seconde édition de l'ouvrage (qui date de 1989). D'origine anglaise (comme fils de réfugiés d'Europe centrale fuyant les persécutions nazies), Peter Singer a exercé longtemps à l'université de Melbourne (en Australie), et a obtenu à compter de 1999 une chaire de professeur à l'université de Princeton.

La philosophie de Singer est dérivée de celle des utilitaristes moraux (Bentham, Stuart Mill, ..): il importe avant tout de minimiser la quantité globale de souffrance, et de maximiser la quantité globale de plaisirs. Entre autre conséquences, non directement liées aux droits des animaux, notons le fait que l'égoïsme individuel doit passer après l'intérêt collectif, et que la qualité de la vie a beaucoup plus de valeur que la vie en elle-même (ce qui justifie en particulier l'euthanasie).
Si Peter Singer considère que tous les animaux sont égaux devant la souffrance, il continue par contre à accepter une hiérarchie devant la valeur de la vie, en fonction de ce qu'un individu est capable d'en faire.

Mais Singer refuse que les distinctions soient motivées par un simple critère d'appartenance à une espèce. Accorder des droits en fonction de l'appartenance à une espèce plutôt qu'une autre est jugé aussi arbitraire qu'accorder des droits sur la base du sexe ou de l'appartenance ethnique. Le droit doit être fondé sur le fait d'avoir des intérêts, tout autre critère n'est pas objectif et permet n'importe quelle discrimination. La lutte porte donc contre le "spécisme", hiérarchie des espèces postulée par les humains indépendamment de tout critère objectif. Ainsi, le spécisme doit être dénoncé et combattu, à l'instar du racisme ou du sexisme.

Remarquons au passage que la notion d'espèce est, comme la notion de race, passablement arbitraire et définie de façon subjective. Etant donné l'histoire de l'évolution, l'Homo Sapiens est resté le seul hominien de la planète (à moins qu'une découverte révèle la présence d'autres hominiens dans des régions peu explorées, mais cela semble très improbable). De plus, l'espèce humaine est génétiquement très homogène, il est donc fort aisé de tracer une ligne entre "humanité" et "animalité".
Pourtant, il a existé de nombreuses variétés d'hominiens, et leur capacité à donner des descendants (stériles ou non) avec des Homo Sapiens est mal connue. Comme le fait remarquer Richard Dawkins, les conceptions morales seraient profondément bouleversées si l'on retrouvait des maillons intermédiaires entre l'humain et le chimpanzé. Il en serait de même si l'on s'apercevait que des néandertaliens sont encore vivants; quels droits leur accorder ? Sur quelle base ?

Précisons enfin que les travaux de génie génétique vont considérablement modifier l'état et la perception du monde dans les prochaines années. La ligne de séparation "humanité" et "animalité" est, biologiquement, totalement fictive; elle n'a de réalité concrète que parce que l'état actuel du monde le permet, mais il n'en sera probablement plus ainsi à relativement brève échéance.
La transgénèse permet maintenant de travailler de façon poussée sur les espèces. Des chromosomes entiers ont été ainsi transférés d'une espèce à une autre, et transmis ensuite à leur descendance. On peut ainsi s'attendre, d'ici un laps de temps assez court, à voir apparaître des chimères, des formes biologiques nouvelles obtenues par combinaison du génome humain avec celui d'autres espèces. Les êtres nouveaux seront-ils déclarés "humains" à x% et "animaux" à y% ? D'autant que le génome humain et le génome du chimpanzé sont déjà - de façon naturelle - communs à presque 99% !
Par ailleurs, des scientifiques travaillent à transférer des cellules souches humaines dans le cerveau de singes. Et des cellules de porcs dans le cerveau d'humains. Là aussi, la frontière entre pensée humaine et animale est brouillée.
Il deviendra alors de plus en plus difficile de prétendre que le racisme et le spécisme sont deux notions structurellement différentes.

L'intérêt de fonder le droit sur une notion objective et universelle se vérifierait aussi immédiatement en cas de rencontre avec des formes de vie extra-terrestres (bien sûr, un telle éventualité semble à priori improbable dans la période actuelle, mais elle est théoriquement envisageable). Là encore, le critère d'appartenance à l'espèce humaine se révélerait particulièrement inapte à fonder le droit.

Singer n'est plus le seul théoricien à dénoncer le spécisme, et un autre courant important (quoique plus faible que celui de Singer) dérive de Thomas Regan.
Cette fois, l'inspiration philosophique ne relève plus de l'utilitarisme, et chaque animal est considéré comme le "sujet d'une vie". On demande alors l'égalité du droit à la vie.


L'antispécisme dans la pratique

Dans la pratique, il s'agit de ne pas faire aux animaux ce que l'on refuse de faire aux humains. L'humain doit donc cesser toute activité comme les corridas, les zoos, la chasse, mais aussi l'expérimentation scientifique et l'alimentation carnée.

La philosophie antispéciste se veut rationnelle et exclut donc toute notion subjective d'amour des animaux dans ses considérations. Il ne s'agit pas de privilégier un chat plutôt qu'un porc ou un serpent; les animaux doivent être défendus parce qu'ils ne doivent pas souffrir, indépendamment du fait qu'ils soient sympathiques ou non. Le but est non seulement de dénoncer la prétendue supériorité de l'espèce humaine sur les autres espèces, mais aussi, les inégalités de traitement des humains vis à vis des différentes catégories d'animaux.

Ce souci de rationalité se traduit dans la pratique; puisque les animaux élevés pour l'alimentation sont de loin les plus nombreux, les plus misérables, et souvent trop peu considérés par les organisations traditionnelles de défense des animaux (en comparaison avec les animaux de compagnie), ils sont l'objet principal de l'attention des antispécistes. Ils sont suivis par les animaux de laboratoires. La libération animale se présente comme le prolongement logique des mouvements antiracistes, féministes, de défense des droits des homosexuels. Les partisans de l'abolition de l'esclavage ne l'étaient pas parce qu'ils "aimaient" les noirs, mais parce qu'ils jugeaient anormal que des individus s'attribuent des droits (grâce à leur force) et les refusent à d'autres. Il en va de même pour l'antispécisme.

Si, chronologiquement, la libération animale s'inscrit à la suite de la libération des esclaves noirs et de la libération de la femme, elle s'apparente par contre de façon concrète à la défense des jeunes enfants et des handicapés mentaux.
En effet:

- Vu l'incapacité des intéressés à faire valoir leurs droits eux-mêmes, des dispositions législatives doivent être prises pour qu'ils bénéficient de représentants légaux.
- Ils ne peuvent pas être tenus responsables de leurs actes.
- L'égalité est avant tout une égalité de considération, il n'y a bien sûr pas lieu de donner aux animaux des droits dont ils ne sauraient que faire (en particulier, le droit de vote).

Comme le font fréquemment remarquer les philosophes antispécistes, de nombreuses personnalités ayant marqué la lutte contre l'esclavage ou le travail des enfants, au XIXème siècle, en Angleterre et en France, étaient aussi des précurseurs des droits des animaux (William Wilberforce, Guillaume Marbeau, Victor Schoelcher). Ils ne manquaient pas de faire le parallèle entre ces thèmes, considérés comme les mêmes manifestations de l'exploitation des faibles par les plus forts.


Relations de la libération animale avec d'autres mouvements

Les mouvements de libération animale partagent des points communs avec les organisations traditionnelles de défense des animaux, et avec les organisations écologistes. Mais ils s'en distinguent aussi sur de nombreux aspects.

La libération animale et la défense traditionnelle des animaux partagent tous deux la même préoccupation à l'égard de la souffrance des animaux.

Mais les organisations traditionnelles de défense des animaux ont avant tout une action concrète de lutte contre la souffrance, ou de lobbying politique; mais elles expriment rarement de position morale sur la question du droit des animaux. De nombreux membres de ces organisations sont motivés par des liens affectifs avec certains animaux, mais ne souhaiteraient pas pour autant renoncer à la situation actuelle de domination de l'espèce humaine.

La grande majorité des militants de la libération animale s'associent à la défense animale pour avancer sur des questions concrètes permettant de réduire la souffrance des animaux. Mais certains militants s'opposent à cette démarche, car ils considèrent qu'un travail réformiste est une façon d'accréditer l'idée que l'animal peut être exploité par l'humain (par ailleurs, toute utilisation de l'animal par l'humain a tendance à être considérée comme une exploitation).

La différence avec l'écologie est davantage marquée.
L'écologie attache avant tout de l'intérêt à la préservation de la nature, pas à la souffrance des êtres qui la composent. Les animaux sont pris en considération en tant qu'éléments d'un écosystème et non en tant qu'individus; l'écologie n'a que faire de la souffrance des poules en batterie, mais s'inquiêtera de la disparition d'une plante rare (l'élevage en batterie peut être critiqué, mais pour des questions de pollution, et non pas de bien être des animaux). De plus, certains antispécistes ne cachent pas qu'ils désapprouvent ouvertement l'ordre naturel, car il est structurellement inégalitaire et cruel. Le principal point commun entre la philosophie des droits des animaux et l'écologie est la remise en question de l'anthropocentrisme (notons d'ailleurs que cette remise en question n'est pas toujours très marquée chez beaucoup d'écologistes, comme en témoigne l'usage fréquent du terme anthropocentriste "d'environnement"; la protection de la nature est recherchée avant tout pour le bien-être de l'homme et de ses descendants, pas pour la nature elle-même).

On remarque que l'antispécisme est couramment assimilé, par certains auteurs, à l'écologie profonde. Cette erreur est explicable par l'attitude de beaucoup de militants de la libération animale, qui s'opposent à toute influence de l'humain sur le vivant, et qui désirent voir progresser les espaces laissés à la vie sauvage, sans prendre en considération le problème de la qualité de la vie des animaux sauvages. La promotion du végétarisme est d'ailleurs partagée par des mouvements écologistes qui savent que cela permettrait de dégager de vastes espaces qui pourront être rendus à la vie sauvage (on a beaucoup moins besoin de champs si l'on mange directement les végétaux, plutôt que si l'on s'en sert pour nourrir des animaux d'élevage).


Critique et avenir de l'antispécisme

L'idée que les animaux ne doivent plus être considérés comme des objets exploitables à la discrétion de l'homme a beaucoup progressé ces dernières années.
Sous la requête d'une partie importante de l'opinion publique, l'Union Européenne a accordé en 1997 le statut "d'être sensible" aux animaux (qui étaient auparavant considérés comme de simples marchandises !)
Reconnaître l'animal comme sujet de droit convainc de plus en plus de monde; d'après des sondages, les femmes et les jeunes sont les plus ouverts à cette évolution morale.
Des juristes réalisent des travaux et des projets élaborés pour le statut juridique de l'animal. C'est le cas notamment de Steven Wise, qui enseigne dans diverses institutions importantes, et dont l'ouvrage Rattling the Cage, non encore traduit en français, a remporté un grand succès et a été évoqué sur d'importants médias du monde entier.

Cependant, l'antispécisme fait aussi l'objet de critiques, voire d'attaques, parfois sévères. Le problème de la "frontière" entre sujet de droit et sujet de non droit, point faible de la théorie, est ainsi souvent mis en exergue. En effet, s'il est clair qu'un chimpanzé a une vie émotionnelle et affective riche, qui justifie aux yeux de beaucoup qu'il soit considéré comme sujet de droits, à l'opposé, une bactérie n'a rien à faire parmi de tels sujets. Mais où tracer la limite entre les deux ?
Il est difficile de s'accorder sur des critères pertinents pour décider si l'on peut prendre la vie à un être sensible. Peter Singer dégage une catégorie d'animaux "rationnels, conscients d'eux mêmes, se percevant comme des être distincts avec un passé et un futur", pour lesquels s'opposer à l'abattage est une "cause forte". Les porcs et les bovins font partie de cette catégorie. Les poissons n'en font pas partie. Quant aux volailles, Singer ne sait pas clairement où les classer.

Il y a eu, certes, des progrès importants ces dernières années en éthologie et en sciences cognitives, mais de façon générale, la perception du monde chez un animal reste passablement inaccessible à l'humain. Il est donc très difficile de classer les animaux, lorsque l'on se fixe des critères basés sur leur vie mentale, et bien sûr, il est également difficile de justifier la pertinence des critères en question. De plus, étudier ce genre de question devient vite "sulfureux", car on ne peut s'empêcher de faire le lien avec l'humain, lorsque celui-ci a des capacités inférieures (par exemple, lorsqu'il est dans la vie intra-utérine, ou lorsque qu'il est handicapé intellectuellement). Il est impossible de réfléchir au droit à la vie des animaux en faisant l'économie de réfléchir, pour l'humain, au droit à l'avortement ou à l'euthanasie. Le travail de désacralisation de la vie mené par Peter Singer heurte particulièrement les sociétés judéo-chrétiennes, et il est la cause principale des attaques à son encontre.

Le terme d'antispécisme, en lui-même, signifie que l'appartenance à une espèce n'est pas un critère pertinent pour justifier une discrimination. C'est une idée solide mais qui ne signifie pas, en elle-même, que l'on ne doit plus faire de discrimination entre individus. Dans la pratique, l'antispécisme est couramment associé à l'idée d'égalité animale, mais l'égalitarisme de Singer est très basique (égalité de considération) et ne porte pas, notamment, sur les valeurs des vies.

Des critiques courantes portent sur l'accusation "d'anti-humanisme" de l'antispécisme, la valeur sémantique trompeuse de ce terme permettant de jouer à fond sur des réflexes d'auto-défense de l'homme. De façon plus honnête, certains auteurs craignent des effets pervers des théories antispécistes. Basculer d'une logique basée sur l'appartenance à une communauté (actuellement, il s'agit de celle de l'espèce humaine), à une logique basée sur les individus eux mêmes, fait craindre à certains l'affaiblissement du concept même de droit. En corollaire, l'antispécisme pourrait permettre à des individus mal intentionnés de rabaisser le niveau de défense de certains, en particulier, d'humains arriérés mentalement, alors que l'objectif est au contraire d'élever le niveau global de défense des individus. A ce sujet, on citera notamment Jean-Claude Guillebaud (Le Principe d'Humanité):

"Singer et ses adeptes objectent qu'il n'est pas dans leur intention de dévaluer le concept d'humanité en révisant à la baisse les droits imprescriptibles qui y sont attachés, mais au contraire, de hausser jusqu'à lui la condition de certains animaux. Il n'empêche ! Sauf à se réfugier dans une fausse naïveté, on ne peut nier que le raisonnement est virtuellement - et abominablement - réversible. Le souci d'humaniser l'animal - ou du moins, notre rapport avec lui - peut dissimuler ou favoriser une complaisance pour la rétrogradation de l'humain au statut d'animal. Fonctionnant de haut en bas, le rapprochement se fait aussi de bas en haut."

On remarque également que le terme de "libération animale" ne fait pas l'unanimité sur son bien-fondé. Normalement, on devrait le comprendre comme la libération de l'animal de l'oppression de l'humain. Dans la pratique, chez les militants de base, il est surtout perçu comme la libération physique des animaux eux-mêmes, avec une connotation "politique" l'inscrivant dans la lignée militante de la libération des esclaves et la libération des femmes. Pourtant, parler de "libération" pour un animal de ferme est passablement ridicule. Les animaux de ferme sont le fruit de centaines ou de milliers d'années de sélection génétique par l'humain ; ils sont incapables de vivre par eux-même, leur existence est totalement dépendante de la tutelle de l'humain. Les partisans de la libération animale prônent le végétarisme et le végétalisme, ils ne visent pas à libérer l'animal de ferme, mais à le faire disparaître. Il est plus élégant d'appeler à "libérer" les animaux plutôt qu'à les faire disparaître, mais cela relève d'une escroquerie intellectuelle, objectent certains.

D'autres critiques concernent la capacité de l'antispécisme à représenter un idéal de monde minimisant la souffrance globale. Pour avancer leurs idées, les antispécistes exploitent beaucoup le problème de la cruauté des élevages industriels. Mais ce qu'ils demandent ne vise pas uniquement l'élevage intensif.
Pour beaucoup d'antispécistes, le végétalisme est présenté comme la règle, même vis à vis des élevages en plein air ou en libre parcours, ceux-ci étant indissociables de la mise à mort d'animaux. Pourtant, la vie dans ces élevages est bien plus enviable que celle de l'essentiel des animaux sauvages, et même, que celles de la plupart des humains de la planète. Cette conception morale, à savoir, la préférence de la non-existence d'êtres vivants, à celle de leur existence avec du bien-être mais sous la tutelle d'humain, ne pourrait plus être reliée à l'utilitarisme moral dont elle est pourtant fréquemment sensée être issue. On pourrait arriver aussi bien à des conclusions fort poussées: si l'on considère que les animaux de ferme ne méritent pas d'exister, quelle que soit la qualité de leur vie, alors, c'est l'ensemble des animaux sur terre qui pourraient ne pas mériter d'exister.

En fait, ce qui pose problème n'est pas toujours la souffrance de l'animal, mais le fait qu'il soit tué. S'il est très largement souligné que l'humain tue des animaux, et que cela est choquant, il est quasiment occulté qu'il en fait naître dans les mêmes proportions. L'animal de ferme, puisqu'il doit être tué, ne mérite pas de naître; on préfère abandonner le terrain à la nature en méconnaissant son immense capacité à tuer et à faire souffrir les animaux qui lui sont confiés.

Il est indéniable que considérer l'animal comme un objet de consommation alimentaire est un obstacle à sa reconnaissance comme être sensible. Donc le végétalisme oeuvre en direction d'une évolution des mentalités, et à ce titre, joue un rôle positif important dans la société actuelle. Mais il peut apparaître davantage comme un instrument, comme un outil de manipulation des esprits, que comme un idéal d'état du monde (pour y minimiser la souffrance). Si une partie des antispécistes critique sans réserves le modèle naturel, il est rarement avancé de moyen pratique pour contrôler la souffrance dans la nature. Cet objectif est considéré comme pertinent, mais à appliquer dans un avenir lointain, lorsque l'humain disposera de nouveaux moyens et que les mentalités auront acquis l'idée de ne plus élever d'animaux pour l'alimentation. Ce point de vue ne convainc pas tout le monde: on peut penser qu'il sera toujours plus difficile de diminuer la souffrance des animaux sauvages que celle des animaux que l'humain a sous son contrôle.

Par ailleurs, le point de vue critique sur la nature est loin d'être majoritaire. Pour beaucoup de militants, il n'y a pas de réserves à formuler sur la nature, l'idéal est de lui laisser le plus de place possible, et vouloir la contrôler est moralement choquant.

Il existe bien sûr d'autres critiques de l'antispécisme, plus ou moins sérieuses, plus ou moins honnêtes. Des millénaires de domination d'un système de valeurs et d'habitudes de vie ne sont pas facilement et rapidement remis en question ! Cela n'a absolument rien d'étonnant. Ensuite, l'importance financière de l'utilisation des animaux par l'homme est considérable, et d'importants moyens sont mis en oeuvre pour préserver des modes de fonctionnement pas très recommandables. Tout cela conduit à des tentatives de désinformation, et des outrances dans les accusations. Celles-ci discréditent prioritairement leurs auteurs. La question du statut de l'animal, et la bioéthique en général, sont beaucoup trop complexes pour être traitées à l'emporte pièce. Beaucoup de monde semble l'oublier, aussi bien chez les partisans que les opposants aux droits de l'animal.

Sachant que l'égalité animale est un projet à long terme, et très difficile à réaliser, deux stratégies sont utilisées par ses promoteurs.

  1. Faire reconnaître des droits aux animaux, mais largement inférieurs à ceux de l'homme. S'abstenir de toute utilisation des termes "antispécisme" ou "libération animale", susceptibles d'intriguer ou d'effrayer (au plus, mentionner pudiquement les "philosophes anglo-saxons des droits des animaux"). Soutenir le développement du végétarisme. Puis, à mesure que les mentalités à l'égard des animaux évoluent, et que les pratiques les plus abjectes les concernant disparaissent, il sera envisageable d'élever leurs droits jusqu'à une forme d'égalité avec l'humain.

    C'est la stratégie la plus répandue, officiellement ou officieusement reconnue par de plus en plus d'associations de défense des animaux ou par des membres qui les composent.

  2. Elargir les droits de l'homme à quelques espèces convenablement choisies. On instaura alors une "communauté des égaux" comprenant Homo Sapiens et quelques autres animaux "proches" (peu nombreux, ce qui représente un effort faible pour l'humain). Progressivement, essayer d'ajouter de plus en plus d'espèces jusqu'à faire entrer tous les êtres sensibles dans la communauté.
    C'est la stratégie du Great Ape Project, qui a le soutien de nombreux grands scientifiques et des principales personnalités de la lutte pour les droits des animaux.

Certains militants réalisent de façon concrète la libération des animaux, en évacuant ceux-ci des élevages et des laboratoires, et en menant des actions terroristes contre les organisations les plus impliquées dans les cruautés envers animaux. Ces actes sont devenus assez courants au Royaume Uni et aux Etats Unis, ils concernent désormais aussi l'Europe du nord et une partie de l'Europe continentale (au total, plus de 20 pays). La France n'est pas encore vraiment touchée.

Les attentats sont généralement le fait de l'Animal Liberation Front (ALF). Ce mouvement est apparu en Angleterre durant les années 70, à partir de membres issus de la Hunt Saboteur Association. Il est composé de petites cellules (une demi-douzaine de personnes, parfois moins) indépendantes, le noyau de l'ALF étant utilisé uniquement pour la revendication des attentats, la diffusion des méthodes, et la suggestion d'objectifs. L'ALF est d'ailleurs davantage un point de ralliement et une étiquette plutôt qu'une véritable organisation, étant donné l'absence de structure générale et de communication entre les cellules. Le noyau de l'ALF se tient au courant des méthodes modernes de la police scientifique et donne des consignes très précises et très strictes pour éviter à ses membres d'être identifiés. De plus, ceux-ci ont tendance à réaliser des petites actions (comme le collage de serrures ou la destruction de vitrines) qui causent des dégâts couteux et faciles à réaliser, mais pour lesquel il est difficile de retrouver les auteurs, et peu justifié de les sanctionner sévèrement. Les informations utiles pour réaliser des actions sont délivrées librement sur Internet, grâce à des sites (comme No Compromise) et des mailing lists que l'on trouve aisément avec les principaux moteurs de recherche.

L'ALF pense que la majorité des sévices envers animaux sont motivés par des intérêts financiers, et non par le sadisme. Les objectifs sont donc placés au niveau économique: infliger le maximum de frais aux exploiteurs des animaux (éleveurs, fourreurs, revendeurs..), réaliser des dégâts matériels en évitant toujours méticuleusement de causer des victimes. D'autres groupes plus récents et plus radicaux (comme l'Animal Rights Militia) n'ont pas les mêmes scrupules, et utilisent des actions violentes directement sur certaines personnes. Un document assez riche, sur le sujet, en français, est fourni par le service canadien du renseignement de sécurité.

Les actes terroristes restent heureusement le fait d'une frange ultra marginale des défenseurs des droits de l'animal. D'une part, parce que la mouvance pro animale est caractérisée par le rejet généralisé des différentes causes de souffrance; dès lors, tout ce qui s'apparente à une action violente inspire le dégoût et ne peut être pratiqué à titre personnel par les militants. Ensuite, parce que l'efficacité de ces actions est très loin d'être évidente; elles nuisent à l'image de marque de la cause animale et peuvent conduire à l'effet inverse de celui escompté. Lorsque l'on examine l'histoire, quasiment aucune grande cause ne s'est imposée par la violence; mais généralement, par le sacrifice. S'il y a un exemple à suivre dans l'histoire contemporaine, nous recommanderions principalement celui de Gandhi.

On peut d'ores et déjà remarquer que l'évolution des mentalités se fera de façon très différente selon les pays. Les plus avancés actuellement sont les pays anglo-saxons et du nord de l'Europe. En Grande Bretagne, le végétarisme a fortement progressé: 2% de la population en 1980, 7% en 1991, 10% en 1995, plus encore chez les jeunes. Dans les enquêtes, les trois quarts des végétariens anglais déclarement que leur motivation principale est de ne pas tuer d'animaux.

La philosophie des droits des animaux est un sujet qui attire de plus en plus les penseurs; les colloques qui y sont consacrés se multiplient. Selon Luc Ferry, une récente bibliographie des livres et articles sur cette philosophie dépassait les 600 pages ! Il y a encore quelques années, la France était en retard sur ce débat moral important. Mais de nombreuses publications récentes viennent combler ce manque.


Bibliographie

La libération animale, de Peter Singer (traduction L. Rousselle, relue par D. Olivier), Grasset, 1993.

Ouvrage fondateur, d'importance majeure.
La version originale, Animal Liberation, est publiée par New York Review.

Questions d'Ethique pratique, de Peter Singer (traduction Max Marcuzzi), Bayard Editions, 1997.

Là aussi, il s'agit d'un ouvrage majeur sur les problèmes éthiques de la société contemporaine. Outre la question des relations humains/animaux, il délivre un point de vue philosophique solide sur des questions comme l'égalité femmes/hommes, le respect des minorités ethniques, l'aide aux pays pauvres, l'avortement, l'euthanasie...
Ecrit de façon particulièrement claire, le livre a remporté une immense succès mondial et a entraîné de très nombreux commentaires... pas toujours objectifs.
Chacun gagnera à lire cet ouvrage de façon attentive, et à se construire sa propore opinion à son sujet.

La version originale, Practical Ethics, deuxième édition, a été publiée par Cambridge University Press en 1993.

The Case for Animal Rights, Thomas Regan, Ed University of California Press, Berkeley, 1983.
Seule une version abrégée est disponible en français, auprès de l'équipe des "Cahiers Antispécistes" (voir plus bas).

Georges Chapouthier, biologiste et philosophe, a soutenu en 1986 à Lyon une thèse d'état sur les relations entre humains hommes et animaux, et sur les droits de ces derniers. Il en a tiré un livre destiné au grand public (sorti en 1990). La position de de Georges Chapouthier est très proche de celle incarnée par la LFDA.
Au bon vouloir de l'homme, l'animal, Georges Chapouthier, Denoël.

Toujours de Georges Chapouthier, un ouvrage plus concis sur la question:
Les droits de l'animal
Georges Chapouthier, PUF, Collection "Que sais-je ?" numéro 2670.

Ouvrage de qualité de Florence Burgat, sorti début 1997, qui ne parle guère des droits des animaux mais traite intelligemment de la vision de l'animalité par les philosophes. Il s'agit là aussi de l'adaptation sous forme de livre d'une thèse de doctorat.
Animal mon prochain, Florence Burgat, Editions Odile Jacob

Toujours de Florence Burgat, toujours début 1997, sortie d'un intéressant "Que sais-je ?" sur la protection animale (en France essentiellement). L'auteur y évoque notamment la question des droits des animaux, de la libération et de l'égalité animale. A l'instar de ce web, des adresses sont données pour ceux qui désirent s'impliquer dans la cause animale. On appréciera notamment le paragraphe "Les obstacles à la protection de l'animal", page 22.
La protection de l'animal, Florence Burgat, PUF, collection "Que sais-je ?" , numéro 3147.

Sortie également en 1997 d'un recueil de textes écrits par des personnalités soutenant la Ligue Française des Droits de l'Animal; parmi les plus illustres, citons Théodore Monod, Etienne Wolff, Marguerite Yourcenar, Alfred Kastler...
L'ouvrage manque un peu d'unité, de nouveauté (recueil de textes disparates, souvent déjà publiés ailleurs précédemment), et n'éclaire pas vraiment sur la particularité française de la notion de droit des animaux. Cela étant, on recommandera quand même largement sa lecture. L'ouvrage est clôturé par un exposé synthétique et clair de Jean-Claude Nouët sur le déclin de l'anthropocentrisme dans les sociétés occidentales.
Les droits de l'animal aujourd'hui, textes réunis par Georges Chapouthier et Jean-Claude Nouët, collection Panoramiques Arléa-Corlet.

Publication en 1998 d'une large compilation de textes traitant de la vision de l'animalité par l'humanité sous tous ses aspects. L'objectif de Boris Cyrulnik a visiblement été de multiplier les approches, regroupant ainsi 80 documents (!) apportant des éclairages divers liés aux compétences spécifiques des auteurs: neurologie, psychanalyse, anthropologie, médecine vétérinaire.. la liste est longue.
On retrouve des documents d'auteurs classiques (Victor Hugo, Emile Zola, Guy de Maupassant, ...) mais aussi des contributions nouvelles écrites pour l'occasion (Françoise Armengaud, Jean-Yves Goffi, André Langaney, René Thom ...)
Si les lions pouvaient parler, essais sur la condition animale, sous la direction de Boris Cyrulnik, Quarto Gallimard

Le philosophe Luc Ferry, de l'université de Caen, a publié un livre qui a fait couler beaucoup d'encre. Celui-ci fait une présentation critique des mouvements de libération animale, et de l'écologie profonde. Il est maintenant disponible en poche.
Le nouvel ordre écologique, Luc Ferry, Le Livre de Poche

Anthologie de textes, du XVème siècle à nos jours, sur le discours philosophique consacré à l'animal. Une riche source de documents.
Des animaux et des hommes,
Luc Ferry et Claudine Germé,
Le Livre de Poche

Alberto Bondolfi réalise un très intéressant recueil de textes consacré à l'animal en philosophie. Les documents présentés vont des grands penseurs historiques aux contributions les plus récentes. Le choix des auteurs est ultra-classique pour ce sujet (Aristote, Descartes, Kant, Bentham, Schopenhaueur, Singer, Regan, Frankena...) mais cette compilation est non redondante avec d'autres existant déjà en anglais, allemand, italien et français (Ferry/Germé dans ce dernier cas).
L'homme et l'animal, Dimensions éthiques de leur relation,
Alberto Bondolfi,
Editions Universitaires de Fribourg, Suisse, 1995

En fait, le livre n'est pas seulement une compilation, puisque l'éditorial introductif de Bondolfi comporte quand même une quarantaine de pages. L'auteur y classifie les différents types de spécisme:

  • Le spécisme radical : les intérêts des humains sont les seuls pris en considération

  • Le spécisme extrême : on reconnaît des intérêts aux animaux, mais en cas de conflit avec les intérêts des humains, ces derniers priment systématiquement, même s'il y a de grandes différences d'importance

  • Le spécisme "sensible aux intérêts des animaux". Les intérêts des animaux sont reconnus. A niveau égal, ils passent après ceux des humains, mais ils peuvent passer avant en cas de disproportion importante (intérêts vitaux d'animaux contre intérêts non vitaux d'humains)
Est-il pertinent de classer ainsi les spécismes ? Je ne sais pas, mais en tous cas, Bondolfi a raison de pointer du doigt le problème des conflits d'intérêts, usuellement trop peu clarifié dans les positions antispécistes. L'auteur enchaîne d'ailleurs sur une classification des égalités animales :
  • L'égalitarisme de deux facteurs: en présence de deux intérêts conflictuels, on tranche en faveur de celui qui favorise l'organisme le plus doué psychologiquement, en considérant sa capacité à percevoir consciemment la douleur. Bien sûr, on ne tient pas compte de l'apartenance à l'espèce et un animal "supérieur" peut à titre exceptionnel passer avant un humain "inférieur" (foetus, handicapé mental grave). Cet aspect alimente d'ailleurs régulièrement le moulin de détracteurs expéditifs de l'égalité animale

  • L'égalitarisme radical où le seul critère décisif est le degré de vitalité de l'intérêt
Bondolfi ne cache pas son aversion pour le spécisme (pour lui, seul le troisième type de spécisme est "défendable") ni son scepticisme pour le fonctionnement pratique de second type d'égalitarisme.

En deçà des théories antispécistes, d'autres penseurs proposent des modèles de relation entre l'homme et l'animal, plus proches de la société actuelle, mais qui représenteraient quand même un immense changement relativement à la souffrance animale. C'est le cas notamment du "Contrat animal" de Desmond Morris qui, à défaut d'égalité animale, vise plutôt l'équité animale. Morris ne remet pas en question l'utilisation d'animaux par l'homme, mais leur exploitation. Il pense qu'il est légitime d'avoir des animaux de ferme destinés à l'alimentation, du moment qu'ils sont placés dans un environnement physique et social conforme à leur bien-être. L'ouvrage est à connaître, d'autant qu'il apporte une vision originale, érudite, et agréable à lire sur les relations historiques entre les humains et les animaux.
Des animaux et des hommes, Desmond Morris, Calman Lévy
Du même auteur, "Le singe nu" (disponible maintenant au Livre de poche), avait remporté à sa sortie un très grand succès. Il avait eu le mérite de présenter l'humain avant tout comme une espèce animale.

Certains opposants à l'égalité animale affirment que la souffrance chez les non humains est forcément plus faible que celle des humains, faute de vie émotionnelle suffisamment riche. La souffrance morale serait notamment absente en dehors de l'homo sapiens: il n'existerait que le simple désagrément causé par la perception de la douleur. Cela justifierait l'inégalité de droits sans violer le principe d'égalité des droits devant l'égalité d'intérêts.
Cet argument pourrait être recevable s'il était exact. L'ouvrage de Jeffrey Moussaieff Masson "Quand les éléphants pleurent ?", qui vient d'être traduit en français, montre que les humains ne sont pas les seuls à ressentir des sentiments élaborés comme la tristesse après un deuil, la rancune, la jalousie, l'intérêt pour des créations artistiques abstraites...
Rien d'étonnant pour quiconque sait prendre le temps d'observer le comportement des animaux, mais il est heureux que ces observations soient enfin mises noir sur blanc dans un livre à destination du grand public; on se réjouira d'ailleurs qu'il remporte un réel succès mondial. Souhaitons aussi qu'il impulse des recherches scientifiques plus poussées que celles réalisées jusqu'à présent: bon nombre d'éléments ne relèvent que de l'aspect anecdotique, et non d'une analyse scientifique orthodoxe, protocolaire. On regrettera à certains moments que l'auteur, pourtant psychanalyste, ne développe davantage son point de vue sur certains aspects relevant de son domaine (par exemple, p34, il s'étonne que l'on doive se transformer en alexithymique pour appréhender le comportement animal; pourquoi ? Cela semble au contraire assez naturel...)
Quand les éléphants pleurent , Jeffrey Moussaieff Masson et Susan McCarthy, (traduction Marie-France Girod), Albin Michel (1997).

Suite au très grand succès de livre, J-M Masson a réalisé un autre ouvrage de la même veine, mais traitant cette fois de la vie émotionnelle des animaux de compagnie (principalement le chien, l'auteur évoque plus brièvement et sommairement la psychologie du chat). Le livre est tout à fait intéressant, bien que relevant à nouveau de la compilation d'anecdotes, certes fort intructives et révélatrices. On regrettera qu'il n'y ait pas une progression, une analyse construite à mesure au cours du livre et aboutissant à une idée ou un message de conclusion; les chapitres peuvent quasiment être lu dans l'ordre que l'on veut, et l'auteur tourne un peu en rond dans son analyse de la vie émotionnelle des chiens.
Un chien ne ment jamais en amour, Jeffrey Moussaieff Masson,
Albin Michel (1999).

Inutile de rappeler à quel point Théodore Monod, par la référence de son travail scientifique et ethonologique, par son comportement personnel, par son exemplarité morale, était un commentateur incontournable de la société contemporaine. Ses ouvrages sont nombreux; nous nous contenterons de présenter ici une de ses plus modestes mais néanmoins enrichissante contribution, une collection d'entretien avec Sylvain Estival. Sorti en 1999, l'ouvrage au format de poche, agréable à lire, apporte un large panorama des opinions de Théodore Monod sur diverses grandes questions, parmi lesquelles celles des droits de l'animal et de la nature (chapitre III). Il affirme sa totale adhésion au combat mené par la LFDA, et reconnaît l'ampleur et la difficulté de sa tâche. Il se prononce également au sujet des mouvements anglo-saxons: "Ce mouvement de libération animale, que dirige un professeur de philosophie, Peter Singer, est très radical. Après tout, pourquoi pas ? C'est peut-être ainsi que l'on parviendra à éveiller un certain nombre d'esprits et de consciences parmi nos contemporains."
Terre et ciel ,
Théodore Monod,
Babel (1999).
La philosphe Elisabeth de Fontenay a réalisé un ouvrage de référence sur la perception de l'animalité au cours des âges en Europe continentale (les points de vue anglo-saxons ne sont quasiment pas abordés).

L'ouvrage explore la question de façon complète et approfondie, mais n'aborde jamais pour autant la question éthique du statut de l'animal. L'auteur s'en est expliqué sur France Culture:
"Si on se pose la question ontologique, c'est à dire la question de l'être comme question d'exister, comme question du vivre, on ne peut pas ne pas se poser la question de: Pourquoi l'animal ? Quel est le destin de l'animal ? Quel statut nos sociétés accordent-elles à l'animal ? Pourquoi mangeons nous des animaux sans en concevoir de la culpabilité ?
Et toutes ces questions me semblent des questions ontologiques avant d'être des questions éthiques".

Le silence des bêtes, la philosophie à l'épreuve de l'animalité,
Elisabeth de Fontenay,
Fayard 1999

Il manquait un ouvrage (en français) traitant du végétarisme dans la société contemporaine, sous son aspect moral, et sa relation avec le respect des animaux. C'est chose faite, et on ne saurait que vivement recommander la lecture des "Végétariens" d'André Méry, qui comble largement cette lacune. On appréciera notamment la discussion de la question "qu'est ce qu'un végétarien ?". La réponse est beaucoup moins simple que ce que l'on pourrait croire au premier abord.
Les végétariens, raisons & sentiments,
André Méry,
Préface de Théodore Monod,
La Plage éditeur (1999).

Les animaux, nos humbles frères
Jean Gaillard
Le Sarment, Fayard, 1986

Le statut de l'animal auprès des grandes instances chrétiennes est passablement mauvais.

L'Eglise Catholique ne proteste quasiment jamais contre les souffrances infligées aux animaux, mêmes les plus cruelles et les plus inutiles. Elle méconnaît totalement la responsabilité morale liée aux choix de consommation, qui pèsent sur les milliards d'animaux "utilitaires" employés par l'humain pour le divertir, tester ses produits et le nourrir. Plus grave encore, le Nouveau Cathéchisme va jusqu'à blâmer l'implication dans la protection animale. Et enfin, le pire est atteint avec certains membres du clergé qui vont jusqu'à encourager des pratiques abjectes comme la corrida ou la chasse à courre, sans que leur hiérarchie leur adresse le moindre reproche.

Pourtant, ces positions anti-cause animale sont loin d'être partagées par tous les chrétiens. Ce livre de Jean Gaillard, solidement étayé et documenté, en apporte une preuve solide.
Cet ouvrage comporte d'intéressants volets historiques sur les parcours et positions de croyants plus ou moins connus, comme Jean-François d'Assise, St Martin de Porrès, Albert Schweitzer, Alexis Godin ou les abbés Augustin Moorthamer et Ronald Cosic.
Mais le plus intéressant se trouve dans les positions théologiques originales de l'auteur. Celui-ci défend ainsi l'idée d'existence d'une âme chez les animaux. Cet aspect n'a pour lui rien d'extraordinaire: il relève de la vraie tradition chrétienne, était inspiré par St Thomas d'Aquin et en vigueur dans l'Eglise Catholique jusqu'au XVIème siècle. La notion d'âme, assez imprécise, permet d'ailleurs d'être prise à divers niveaux, notamment d'un point de vue matériel et mortel.
Mais Jean Gaillard va plus loin, prenant partie en faveur de l'hypothèse de survie de l'âme des animaux après leur mort. Il reconnaît l'originalité de cette position, tout en précisant bien qu'elle n'est nullement contredite par les textes saints. C'est pour lui la véritable réponse à l'injustice dont sont victimes les animaux: victimes de très graves souffrances, et privés de paradis réparateur.
Un livre à connaître, et sourtout à faire connaître à tous les représentant du clergé catholique.
Notons que Jean Gaillard et son association "Notre Dame de Toute Pitié" soutiennent activement les actions concrètes en faveur des animaux.

L'homme et l'animal, de Lascaux à la vache folle
Claude Combes et Christophe Guitton
Pour la Science, 1999

Les auteurs brossent un panorama synthétique de l'histoire des relations humains/animaux, avec tous ses aspects pratiques, utilitaires (notamment militaires), religieux, philosophiques, scientifiques, médicaux, affectifs et éthiques.
Le dernier chapitre est consacré à la protection et aux droits de l'animal.
Les auteurs, se voulant sans doute objectifs, ont en réalité optés pour une bienveillante neutralité, un point de vue mi-chèvre mi-chou qui ne risquera guère de heurter un quelconque camp.
Cette pusillanimité, ce désir prononcé de de ne surtout pas faire de vagues ne sert pas toujours la qualité de l'ouvrage, comme en témoigne notamment le paragraphe sur la corrida (p146).
Au bilan, un ouvrage instructif, de bonne valeur documentaire, dans la lignée de la vulgarisation claire et efficace du magazine Pour la Science; mais qui n'apporte aucune idée originale ou nouvelle dans le domaine des questions éthiques.

L'homme et l'animal, un débat de société
Ouvrage collectif, coordonné par Arouna P. Oudreaogo et Pierre Le Neindre
Inra Editions, 1999

Une table ronde sur le thème "Comportement humain et bien-être animal" a été tenue a Paris les 6 et 7 décembre 1995. Cet ouvrage correspond aux "proceedings" de la conférence, cad, les versions papier des interventions des différents participants.
On retrouve les pensées de philosophes déjà bien connus pour leurs études sur les droits de l'animal: Jean-Yves Goffi, Florence Burgat, Georges Chapouthier..
Un point est fait sur l'état des réglementations vis à vis des animaux. D'autres contributions portent sur des aspects économiques et éthologiques (conditions d'élevage et d'abattage).
Un ouvrage universitaire diversifié, où l'on pourra recueillir d'appréciables informations et analyses.

Dossier de qualité dans la revue Sciences Humaines numéro 108, août-septembre 2000, intitulé "Homme/Animal, des frontières incertaines".
Le dossier est une complilation assez éclectique d'articles, sans grandes relations mutuelles, mais d'une maturité et d'une modernité appréciables.

Les Cahiers Antispécistes, revue.
Une vingtaine de numéros sont parus, les premiers portant le titre "Cahiers Antispécistes Lyonnais".
Cette revue propose des articles de réflexion traitant des droits des animaux, et informe de la vie des mouvements antispécistes en France. L'esprit général est un antispécisme radical relié aux mouvements de la gauche alternative.
Les Cahiers proposent également des livres et brochures dont certains sont des versions abrégées et traduites d'ouvrages de Regan ou Singer, introuvables autrement en français. L'un d'eux (publié en 1991) est notamment disponible sur le site du X+1ième webmestre: le mouvement de libération animale, sa philosophie, ses réalisations, son avenir.
Les cahiers antispécistes ont également leur site web, où l'on peut consulter la plupart des textes parus.

On trouve de plus en plus de pages web en français traitant de l'antispécisme; citons notamment les contributions de Laurent Dervaux, Patrick Moreau et Stéphan Vonfelt (émouvant témoignage et saisissante photo; informations d'actualité dans la lettre Veginfo).
Le cercle social, webzine de réflexion et d'analyse politique, s'intéresse de près à la question de l'antispécisme.

Enfin, la liste de diffusion ethiquanimal permet, comme son nom l'indique, d'échanger et de discuter sur le thème de l'éthique animale.


Organisations

 

Cahiers Antispécistes
Les Cahiers Antispécistes sont une publication, et non une organisation, mais on peut considérer que les personnes qui gravitent autour sont les plus proches, en France, des idées de Peter Singer, et les plus impliquées dans la promotion de l'antispécisme dans ce pays.

Cahiers Antispécistes
100 Grand rue
30270 St Jean du Gard
France
www.cahiers-antispecistes.org
 
Ligue Française des Droits de l'Animal
La LFDA se base sur la Déclaration Universelle des Droits de l'Animal (DUDA) proclamée à l'Unesco en 1978, et révisée depuis. Elle reçoit le soutien de grandes personnalités du monde intellectuel. Elle mène des actions concrètes notamment pour l'évolution des législations. La LFDA incarne une variante française de la philosophie des droits des animaux, qui est distincte de celle des anglo-saxons et moins bien définie. La DUDA est très populaire dans les pays latins, mais elle est reçue avec beaucoup plus de scepticisme dans les autres pays. Cette conception des droits de l'animal s'inspire davantage de l'écologie, est plutôt plus modérée, académique et pragmatique que la mouvance de libération animale, ne condame pas clairement l'abattage des animaux pour la consommation, et surtout, maintient une différence entre "droits de l'homme" et "droits de l'animal" : l'humanité n'est pas vue comme une composante de l'animalité. Cela lui permet notamment de réchapper aux accusations "d'anti-humanisme" parfois formulée à l'encontre des penseurs anglo-saxons.

LFDA
39 rue Claude Bernard
75005 Paris
France
Tel: (33) 01 47 07 89 99
Fax: (33) 01 47 07 99 98
Minitel: 36 15 ANIMADROIT
Web : league-animal-rights.org
 

 

Beaucoup d'organisations dites "de libération animale" délivrent un message éthique réduit au strict minimum ("soyez végétarien" ou "soyez végétalien") et mènent surtout des actions concrètes sur des questions liées à la souffrance animale. Ces organisations, comme PETA ou Viva!, regroupent un très grand nombre de militants dans le monde anglo-saxon et ont plus d'influence sur la population que la lecure des réflexions de Peter Singer ou Thomas Regan. Ce type d'organisation n'a pas encore le même poids dans les pays francophones; dans ceux-ci, on distingue notamment:

Groupe d'Action dans l'Intérêt des Animaux
Organisation belge
Fondée en 1992, GAIA est aujourd'hui un modèle d'association dynamique et efficace oeuvrant pour la libération animale. Elle a été une des toutes premières associations francophones présentes sur le Net.
GAIA se réclame de la libération animale, sans pour autant développer son travail de réflexion à ce sujet: ses activités relèvent essentiellement de la défense animale concrète.

GAIA
90, rue des Palais
1030 Bruxelles
Belgique
Tel: (32 2) 245 29 50
Fax: (32 2) 215 09 43
Web: www.gaia.be/indexfr.html

Groupement de Réflexion et d'Action Animal Libération
Association française
Le GRAAL a été fondé en 1997. Ses objectifs sont concrets (actes militants contre les cruautés envers animaux, encouragement au végétarisme) et théoriques (réflexion sur les droits de l'animal, soutien aux idées antispécistes). Le Graal attache beaucoup d'importance à l'union entre associations de défense des animaux et s'inscrit dans une logique de partenariat avec les organisations existantes. Il organise des tables rondes où l'on a pu notamment retrouver le professeur Théodore Monod ou le docteur Rousselet-Blanc. Une commission du Graal est spécialisée dans la lutte anti-corrida (voir la section récréat de ce web).

GRAAL
5 rue Chanzy
94220 Charenton
France
Tel/Fax: (33) 01 43 75 65 10 Web: perso.wanadoo.fr/graal.asso


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